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Shadi, quand la bande dessinée devient mémoire vivante

On vous présente Shadi, une bande dessinée bouleversante où le dessin devient à la fois mémoire, refuge et acte de résistance.
http://www.tendancesandco.fr/rossel_extref/Cue-60264016
Par Louise Ben-Bachir
Temps de lecture: 3 min

Il y a des livres qu’on feuillette, et d’autres que l’on traverse. Shadi appartient à cette seconde catégorie. Cette bande dessinée, réalisée par trois auteurs iraniens exilés Shaghayegh Moazzami et les frères Touka et Mana Neyestani se lit comme un hommage, mais aussi comme un geste politique discret, profondément humain.

Dès les premières pages, le dessin impose une atmosphère. Noir et blanc très contrasté, lignes hachurées presque tremblantes chez les frères Neyestani. Un trait plus doux, à l’impression de feutre, chez Shaghayegh Moazzami. Trois styles, trois sensibilités, qui cohabitent dans un récit choral.

L’histoire

Le point de départ est une date encore vive dans la mémoire collective : le 8 janvier 2020. Ce jour-là, un Boeing 737 de la compagnie Ukraine International Airlines, reliant Téhéran au Canada via Kiev, s’écrase peu après son décollage. À bord, 176 passagers et membres d’équipage. Aucun survivant. Pendant plusieurs jours, les autorités iraniennes évoquent un problème technique, avant de reconnaître que l’avion a été touché par un missile iranien, tiré par erreur par les gardiens de la révolution.

Shadi, qui es-tu ?

Parmi les victimes, Shadi. Une jeune femme installée à Toronto, revenue passer quelques jours en Iran. À son retour au Canada, elle devait se marier avec Nima, le fils de Touka Neyestani. Shaghayegh Moazzami, elle, l’avait rencontrée lors d’un dîner. Shadi n’est donc pas un symbole abstrait : elle est une amie, une proche, un visage connu. La BD ne se contente pas de raconter sa disparition. Il explore ce que signifie être Iranien loin de l’Iran. L’exil, la colère sourde, la peur de parler trop fort. Et surtout, le dilemme de ceux qui s’expriment par le dessin. Car caricaturer, pour un artiste iranien, reste un acte risqué, même à distance.

Les frères Neyestani en savent quelque chose. Touka est connu pour ses dessins politiques acérés contre le régime de Téhéran. Mana, lui, a raconté l’absurdité bureaucratique et répressive du pays dans Une métamorphose iranienne. Shaghayegh Moazzami, autrice de Hantée, a, de son côté, déjà exploré l’oppression intime et sociale imposée aux femmes iraniennes.

Le crayon, toujours

Dans Shadi, cette tension est omniprésente. Le doute face à la version officielle de l’État. La peur d’être instrumentalisé. Le souvenir des attaques subies après certains dessins jugés trop politiques. Le livre montre aussi cette fatigue morale, ce conflit intérieur entre le besoin de témoigner et l’envie de se taire pour se protéger. Au fil des pages, Shadi devient malgré elle le symbole d’un régime qui tue les siens, puis ment. Un visage parmi d’autres, mais un visage qui, ici, retrouve une voix. Comme pour d’autres artistes iraniens en exil, le dessin devient un refuge. Un exutoire. Une manière de rester libre. Chacun des auteurs emprunte son propre chemin : le récit intime pour Moazzami, la caricature pour les frères Neyestani. Le crayon, toujours. Comme une frontière fragile entre la douleur et la survie.

Sans slogans, sans démonstration, la BD dit l’essentiel : raconter, dessiner, se souvenir, est déjà une forme de résistance.

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